• AGORA : christianisme, philosophie, science et paganisme

    16 h 14

    je n'ai pas pu m'en empêcher : je suis retourné voir "Agora" une seconde fois ! le brasier, l'incendie qui s'est enflammé en mon coeur depuis la vision d'hier soir n'a pas diminué en intensité, bien au contraire même !

    mais cette seconde séance fut plus réfléchie, et m'a permis de voir des détails non remarqués hier, de voir des scènes selon d'autres perspectives.

    Finissons en tout de suite avec ce qui est secondaire .... j'ai lu un peu les critiques ici ou là, sur le web, et ce à quoi je m'attendais s'avère exact : on a surtout retenu l'aspect le plus "extérieur", la critique du fanatisme religieux...message de tolérance, de multiculturalisme, "ce que nous avons en commun est plus important que ce qui nous sépare" (ce qui est d'ailleurs une des premières phrases prononcées par hypathie dans le film)..

    Bien entendu , tout cela est juste, et il me semble que le réalisateur dit lui même que c'était là son but primordial : nous mettre en garde contre la montée contemporaine des fanatismes en prenant l'exemple du passé....

    mais le passé peut il bien être comparé au présent ? oui et non !

    l'analogue contemporain des fanatiques chrétiens du film, du 4 ème siècle donc, ce serait les fanatiques musulmans d'aujourd'hui.

    A première vue cela semble juste : même violence, même ignorance, même mépris de la femme, même tendance à être certain de détenir la vérité absolue et donc à vouloir l'imposer à tous...

    poursuivant dans cette voie, et ignorant comme "négligeables" les autres fanatismes religieux (hindou, juif, sectaires etc..) qui interviennent dans le jeu mondial, auxquels il faut d'ailleurs ajouter les fanatismes politiques ou ethniques, nous pourrions dire que l'Islam d'aujourd'hui, c'est le christianisme d'il y a 16 ou 20  siècles, et qui donc règnera universellement sur les prochains 2160 ans, soit la durée d'un cycle zodiacal (la fameuse "ère du Verseau", tant prisée par les escrocs astrologues-occultistes).

    De même que le christianisme, finalement, s'est "policé", et a réussi à vaincre, dans des guerres de religions atroces, ses tendances "extrémistes", l'Islam va se "civiliser", et on attend une guerre interne à l'Islam, entre l'Islam des Lumières de Malek Chebel et Abdelwahab Meddeb, et l'Islam de Ben Laden. ..

    cela semble couler de source, avec l'évidence du vrai...oui sauf que :

    -il est faux de résumer les 2000 ans qui viennent de s'écouler comme une progression linéaire du christianisme d'une sauvagerie initiale (que l'on fera partir de l'année 325, où  je crois Constantin est devenu le premier empereur chrétien en se convertissant) vers un "sommet de spiritualité", suivie par un déclin à partir de la période des lumières qui nous mène jusqu'à la quasi -disparition actuelle...d'ailleurs il n'y a pas de disparition, le christianisme ne cesse de s'étendre, certes pas en Europe de l'Ouest, mais dans les pays du tiers monde, ou certains d'entre eux, là en tout cas où l'Islam et sa violence ne le bloquent pas..

    mais quand se situerait ce sommet ? au moyen Age ou bien au 17 ème siècle ? ou alors avant 325 ? personne ne s'accordera, j'en ai bien peur, sauf peut être sur un point que bien évidemment je refuserai toujours, et toutes les personnes censées de même : ce diagnostic, ce serait le jugement islamique ou juif , qui est que le christianisme est une falsification du monothéisme, et que c'est l'Islam qui est la véritable religion agréée par Dieu. Ou bien le judaïsme ...mais il est vrai que les juifs cultivés ne sont pas aussi "simplets" que les islamistes : ils ne clament pas être en possession de la vérité universelle, simplement ils refusent d'admettre que le Jésus historique était le Messie, et attendent encore celui ci

    et puis au fait :  de quel christianisme parlons nous ? celui des télévangélistes américains, qui a actuellement le vent en poupe ? mais est ce encore le christianisme ? qu'a t'il de commun avec le catholicisme romain, ou l'orthodoxie slave ?

    -quant à l'Islam, de l'aveu même des "experts" musulmans ou islamophiles, il a connu son "âge d'or" du 7ème ou 8 ème siècle jusqu'au 10 ème, ou 12 ème, les avis divergent, et depuis il a connu un déclin...alors pourquoi, par quel miracle, ce déclin prendrait il fin ?

    mais il est vrai que les miracles sont par nature incompréhensibles....

    et puis quel Islam là aussi ? celui des shiites, qui attendent le Mahdi, ou celui des sunnites ?

    non ! sortons de ce cercle vicieux ! personne ne peut prétendre savoir ce qui va arriver sur les 2000 ans qui viennent, concernant l'Histoire de l'humanité...la seule oprévision fiable, c'est celle des mouvements de certains astres, et encore pas tous..

     Comme le dit Saint Augustin je crois, le christianisme a existé de tous temps : il est le processus de spiritualisation progressive de l'humanité, se faisant jour à travers les horreurs et les massacres de l'Histoire qui est la "vallée des ossements", selon et sous la conduite de la "ruse de la Raison" hégélienne...

    il est présent en tous : païens, "athées", "chrétiens" de toutes obédiences, juifs, musulmans....personne ne peut se dire "chrétien", ou seulement quelques rares êtres d'exception...au fond, l'état de "chrétien", c'est celui de l'homme qui s'est totalement renoncé à lui même, et qui vit pour Dieu et selon Dieu, de la vie divine, indépendamment de la forme des rites et des cultes éventuels auxquels il se soumet.

    Et c'est une des thèses fondatrices de ce blog qu'un des piliers essentiels de ce christianisme idéal, ce christianisme de philosophes si l'on veut, est la "christianisation de l'intelligence collective" opérée par les philosophes-savants du 16 ème et 17 ème siècles : Copernic, Galilée, Kepler, Newton, Descartes... auxquels il faut sans doute adjoindre Giordano Bruno, Nicolas de Cuse, et d'autres...

    Il est piquant de remarquer que la brillante philosophe Hypathie, dans le film commence son cours avec des propositions cosmologiques aristotéliciennes et ptoléméennes que n'importe quel enfant de 8 ans de nos jours, s'il lit les revues adéquates, n'aurait aucun mal à réfuter : que la Terre est le centre du cosmos , et immobile, que les étoiles et les "errants" sont caractérisés par le mouvement circulaire qui signe la perfection du monde "supra-lunaire", alors que le monde où nous vivons se signale par le mouvement rectiligne (la chute des corps) et l'imperfection..

    et pourtant nous aurions tort de nous vanter et de nous montrer méprisants : car nous ne devons nos connaissances physiques et cosmologiques (qui elles mêmes seront supplantées un jour par une théorie meilleure) qu'aux travaux des géants du 17 ème siècle, qui eux mêmes s'appuient sur les recherches de ceux qui les ont précédés.."nous sommes des nains montés sur les épaules de géants"..

    Comme le dit à un moment du film Synésios de Cyrène, l'évêque, ancien élève d' Hypathie, elle est aussi chrétienne que lui et Oreste (le préfet si "pragmatique" qui ne s'est converti que par convenance politique, un peu un Sarkozy de ce temps là, en somme, mais nettement plus sympathique que le gnôme de l'Elysée)... mais alors pourquoi jouer la comédie de la conversion "extérieure" ? pour amadouer la populace fanatisée, ou du moins la fraction d'entre elle qui peut être utilisée par le pouvoir en place...

    des raisons que méprise à juste titre la philosophe ! la foi , la piété ne se marchandent pas...comme nous le répétons ici depuis si longtemps, la "conversion véritable", la conversion spirituelle, n'a rien à voir avec la conversion extérieure à une religion ou une autre !

    Hypathie apparaîtra à beaucoup comme une mathématicienne-astronome plutôt que comme une philosophe. Mais pour nous elle est pleinement philosophe, si du moins nous nous rappelons que la philosophie est née, au 6 ème siècle avant notre ère, soit mille ans avant l'époque d'Hypathie, des recherches des "physiciens" ioniens sur les phénomènes naturels.

    Pourquoi cette obsession du cinéaste à filmer périodiquement des plans du cosmos et de l'espace interstellaire ?

    Certes pour traduire par un procédé visuel simple le sentiment de tout spectateur sain : s'élever au dessus des horreurs qui se déroulent dans cette ville d'Alexandrie.

    il est d'ailleurs intéressant de noter que les frères Coen, au début et à la fin de "Burn after reading", emploient le même procédé : il s'agit de suggérer que les hommes ne sont que des fourmis munies d'une intelligence théorique et dd'un langage articulé, et des mathématiques nécessaires à l'élaboration debilans (truqués bien sûr)..

    et Amenabar suggère la même chose au moment de la mise à sac de la bibliothèque d'alexandrie, en accélérant brusquement le mouvement des personnages vus en surplomb : bursquement, on croirait voir des fourmis affairées (à détruire et voler, ou à brûler)...

    seulement la comparaison s'arrête là !

    "Burn after reading" n'offre aucune issue à la médiocrité des occidentaux actuels, à leurs petites coucheries veules.

    Amenabar, lui, nous présente Hypathie, comme exemple même de celle qui est extérieurement païenne, mais en fait chrétienne (spirituellement, pas cultuellement), c'est à dire philosophe, se situant à la pointe extrême de l'avancement  de l'Intelligence collective.

    Et nous savons bien que ceux que l'on appelle "paîens", en tout cas les gens cultivés parmi eux, ne croyaient plus aux "dieux" sous leur forme ridicule et "réaliste", celle de la populace ignorante...et d'ailleurs le "christ" de la populace de l'autre côté n'est pas plus clément ni juste que ces "dieux" de l'ancien paganisme (qui dans le film ne sont plus ceux de Rome, mais ceux d'un syncrétisme égypto-oriental)....

    la ligne de partage de l'intelligence et de la rupture avec l'ego charnel, celle qui sépare entre les dieux comme idoles et le Dieu de la religion philosophique, elle ne passe pas entre chrétiens et païens, entre monothéisme et polythéisme : elle passe entre les dieux envisagés comme "dealers", censés nous envoyer bonheur, santé et richesse et nous éviter pertes, malheurs et catastrophes, et le Dieu de la spiritualité pure, qui n'est accessible que par le renoncement total au moi charnel..

    et ce renoncement exige que l'on abandonne la croyance en la Terre comme centre du cosmos : le cosmos moderne, celui qui provient de la christianisation complète de l'intelligence scientifique au 17 ème siècle, n'a plus de centre...ce qui faisait tellement peur à Hypathie, mais qu'elle finit par admettre, anticipant de 12 siècles (dans le film, je ne sais pas si cela correspond à la réalité) les découvertes de Kepler sur la trajectoire elliptique des planètes...

     il est vrai qu'il restera après à accepter que même le soleil n'est pas un centre du Tout, pais une étoile parmi bien d'autres dans une galaxie particulière, elle-même située au milieu d'innombrables autres galaxies...

    Le centre est partout, et la circonférence nulle part...et le centre est nulle part, et la circonférence partout... sortir du cercle, qui n'est qu'une ellipse particulière, qui n'est qu'une conique particulière, qui n'est qu'une courbe algébrique particulière...

    ce qui est suggéré ici, c'est que la mathématique n'est pas seulement, comme le croit Paul Jorion, une collection de physiques virtuelles....

    La mathématique, selon la vision de Saint Thomas et de la scolastique européenne, se situe parmi les sciences spéculatives, entre la physique , science des corps naturels, en mouvement, et la métaphysique, science des "êtres premiers" (non mus par autre chose).

    La mathématique , ou la mathesis est le premier jalon du monde spirituel, après la physique, du monde des "meta ta physica" donc...

    Et les plans répétés du cosmos n'ont pas seulement , chez Amenabar, pour but de suggérer que les hommes ne sont que fourmis... bien qu'effectivement, pour la plupart d'entre eux, on puisse se poser la question...

    ces plans, tous très beaux et d'une majesté sublime, sont là pour "mettre en image symbolique" l'objectivité spatio-temporelle, dont la science moderne permet de fournir un modèle satisfaisant, ce qui est en même temps un appel à passer du plan de l'objectivité au plan de l'Etre, du Sujet : de l'extériorité spatio-temporelle à l'intériorité, du monde physique au monde spirituel..

    de la géométrie euclidienne des Anciens à la géométrie algébrique moderne , qui commence avec Descartes ! 

    Le "salut" (par la connaissance réflexive) ne se situe pas dans telle galaxie ou dans un "au delà" de toutes les galaxies, car pour autant que nous le sachions il n'y a pas un tel "au delà"

     les "dieux" se situent dans l'intériorité qui est celle du "monde spirituel", le "salut" est en nous,  il passe par la descente en nous mêmes, et la mathesis, comme le démontrent Platon et Hypathie, Descartes , Spinoza , Malebranche et Brunschvicg, ou même Rudolf Steiner et l'anthroposophie, est un jalon nécessaire , un premier jalon  pour accéder à ce monde spirituel, qui est le Royaume des cieux dont parle l'Evangile

    "Le Royaume des cieux est en nous"

    "nul n'entre ici s'il n'est géomètre"

    Voilà pourquoi Hypathie est tout à la fois véritable philosophe, et véritable chrétienne : non pas parce qu'elle détiendrait une "vérité" cachée à la foule, mais parce que dans sa recherche incessante, sa remise en question incessante de ce qu'elle a "trouvé", elle s'achemine vers la vérité, ou plutôt elle prend part au processus infini de la recherche de la vérité qui est la Vérité elle même : Dieu..

    comme le dit l'hymne IX de Synésios de Cyrène, auquel le film le rend pas tout à fait justice, c'est même le seul (léger) reproche que l'on peut lui faire:

    "va ô mon âme; bois à la source d'où découile le bien; après avoir supplié le Père, monte vers lui, ne tarde pas, laisse à la terre ce qui est à la terre; alors bientôt, confondue avec le Père, dieu dans Dieu même, tu pourras participer au choeur divin"

    Oreste le pragmatique préfet d'alexandrie, ancien élève et amoureux d'Hypathie, lui demande à plusieurs reprises pourquoi cette recherche obsessionnelle pour savoir si la Terre est immobile ou en mouvement.

    Ce qu'elle ne dit pas explicitement, mais que nous pouvons peut être poser ici , à titre d'hypothèse (folle, certes) c'est que la Terre, ou le plan de l'objectivité spatiale qui est celui des vivants humains qui sont aussi les, ou LE, Sujet qui constitue la science et la philosophie, peut être envisagée comme symbole d'autre chose, d'un plan non plus physique, mais "meta ta physica"...

    Nous savons maintenant que la Terre est en mouvement, et Oreste, l'éternel sceptique-libertin, qui est au fond athée, sans le savoir certes, bien que chrétien par pure convenance politique, Oreste demande à quoi cela nous avance de le savoir...

    peut être pouvons nous lui répondre que cela nous sert à transposer cette "vérité", sous forme cette fois d'hypothèse et de "schéma provisoire" de recherche, du plan objectif-physique au plan métaphysique...

    La Terre, sol de toute vie physique, c'est à dire "naturelle", cède la place au sol de toute vie hyperphysique, spirituelle : la Vérité, l'espace des vérités...

    et l'hypothèse folle s'énonce alors :

    la Vérité est elle en mouvement ? Dieu vit il, change t'il, évolue t'il  ? les vérités "éternelles" de Descartes changent elles ? meurent elles? se transforment elles ?


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :