«L'homme occidental, l'homme suivant Socrate et suivant Descartes, dont l'Occident n'a jamais produit, d'ailleurs, que de bien rares exemplaires, est celui qui enveloppe l'humanité dans son idéal de réflexion intellectuelle et d'unité morale. Rien de plus souhaitable pour lui que la connaissance de l'Orient, avec la diversité presqu'infinie de ses époques et de ses civilisations. Le premier résultat de cette connaissance consistera sans doute à méditer les jugements de l'Orient sur l'anarchie et l'hypocrisie de notre civilisation, à prendre une conscience humiliante mais salutaire, de la distance qui dans notre vie publique comme dans notre conduite privée, sépare nos principes et nos actes. Et, en même temps, l'Occident comprendra mieux sa propre histoire: la Grèce a conçu la spéculation désintéressée et la raison politique en contraste avec la tradition orientale des mythes et des cérémonies. Mais le miracle grec a duré le temps d'un éclair. Lorsqu'Alexandre fut proclamé fils de Dieu par les orientaux, on peut dire que le Moyen Age était fait. Le scepticisme de Pyrrhon comme le mysticisme de Plotin ne s'explique pas sans un souffle venu de l'Inde. Les "valeurs méditérranéennes", celles qui ont dominé tour à tour à Jérusalem, à Byzance, à Rome et à Cordoue, sont d'origine et de caractère asiatique...... quant à l'avenir de l'Occident, il n'est pas ici en cause : une influence préméditée n'a jamais eu de résultats durables, et prédire est probablement le contraire de comprendre. Toute réflexion inquiète de l'Européen sur l'Europe trahit un mauvais état de santé intellectuelle, l'empêche de faire sa tâche, de travailler à bien penser, suivant la raison occidentale, qui est la raison tout court, de faire surgir, ainsi que l'ont voulu Platon et Spinoza, de la science vraie la pureté du sentiment religieux en chassant les imaginations matérialistes qui sont ce que l'Occident a toujours reçu de l'Orient» Léon BRUNSCHVICG
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C'est un vieux volume datant de 1924, regroupant deux pièces : "La grâce" (1911) et "Le palais de sable".
Gabriel Marcel est un philosophe chrétien, se rattachant par certains traits à l'existentialisme dans son exigence de concret (il a d'ailleurs écrit une "Philosophie du concret"). On pourrait donc penser que la lecture que je viens de faire de la première de ces pièces (que personne ne doit plus connaitre aujourd'hui) n'aurait aucune incidence en termes de pensée et de philosophie... juste une ou deux heures agréables. Et pourtant c'est le contraire qui est vrai : il y a de ces oeuvres qui portent la réflexion à une sorte d'incandescence méditative, et c'est ce qui vient de se produire. Et cela ne peut sans doute se produire qu'entre deux êtres, ou deux entités, que tout sépare : la distance crée l'intensité "énergétique" , le magnétisme de l' essor spirituel. C'est d'ailleurs un enseignement pour l'avenir : ne pas se complaire à ce qui nous semble être "de notre famille de pensée". Chercher plutôt ce qui nous choque, ce qui nous scandalise, ce qui nous semble incompréhensible. C'est seulement ainsi, dans la nuit de la mystique, que la Raison pourra donner sa pleine lumière.
L'intrigue de "La grâce" donc :
le personnage principal, Françoise, 24 ans, est une de ces femmes volontaires et intelligentes comme les premières années du 20 ème siècle en produirent, sans doute fallait il ces qualités dignes d'un roc (de dureté donc !) pour affronter la terrible guerre qui arrivait. Elle a été l'élève du professeur Du Ryer (40 ans), spécialiste en psychologie clinique et expérimentale, et passionné par les problèmes du mysticisme et de la religion qu'il cherche à expliquer par des pathologies mentales; elle était secrètement amoureuse de lui. Françoise est une des ces femmes (et c'est pareil pour les hommes de cette époque) pour lesquelles le christianisme des générations précédentes ne signifie plus rien. Ce sera vrai pour les juifs nés après 1945 et avant 1970 (j'en sais quelque chose). Mais elle ne peut non plus partager la "foi" de Du Ryer pour la science. La pièce décrit donc sa chute dans le nihilisme et le désespoir , sur laquelle je vais faire porter ici mon analyse. Après du Ryer (auquel elle n'a pas avoué son amour, qui n'est pour elle qu'une "force naturelle", celle du désir sexuel, car il est marié et à cette époque, cela comptait encore) elle tombe profondément amoureuse de Gérard, 28 ans, et le début de la pièce se situe juste avant leur mariage. Mais Gérard bouleversé vient lui apprendre qu'il est tuberculeux (à cette époque cela ne se soignait pas) et qu'ils ne peuvent donc pas se marier; mais elle le convainc de ne rien dire à ses parents, et de laisser les choses se dérouler comme prévu. Ici se situe leur premièere incompréhension, lourde de conséquences pour la suite : Gérard croit que c'est pas un "amour purement spirituel " qu'elle se sacrifie, pour ne pas le laisser seul, il croit aussi qu'elle est dégoûtée de l'amour physique "comme toutes les femmes comme il faut" (alors que lui a eu des tentations "impures" , notamment pour un jeune garçon, ce qu'il lui avouera après leur mariage). Mais la vérité est que Françoise est "une chaude" comme nous dirions aujourd'hui : elle se meurt d'envie de "lui appartenir", pas comme à un mari, mais comme à un amant, et comme nous sommes en 1911 dans la bourgeoisie, elle ne peut coucher avec lui que s'ils se marient. Son passé de scientifique a donné à Françoise une exigence de sincérité, de vérité, qui passent pour elle par une démystification des tendances mystiques et christiques de Gérard, qui iront en augmentant au fur et à mesure de l'intrigue.
Ils se marient donc, louent un chalet à la montagne pour les soins de Gérard, retrouvent dans les Alpes le couple des De Ryer (le professeur étant légèrement malade vient se soigner aussi). Mais Françoise n'a pas trouvé le bonheur escompté : son mari est si faible qu'il est incapable d'un rapport sexuel "complet". Elle devient de plus en plus dure, désenchanté, hargneuse envers ce qu'elle appelle ses balivernes mystico-religieuses, qu'elle attribue à sa maladie. Au cours d'un après midi dans une petite bâtisse dans la montagne où elle est seule avec du Ryer, elle lui avoue toute la vérité, qu'elle l'aimait autrefois, etc...c'est alors que l'on assiste à la chute du "grand scientifique", que les aveux de Françoise font descendre de son Olympe. Il est bouleversé de n'avoir pas su voir cet amour (nous dirions aujourd'hui : il regrette de ne pas se l'être envoyée). Je dois recopier ici qq lignes du dialogue, il est magnifique, c'est Françoise qui parle :
"Il n'y a plus en présence que deux corps périssables qui se convoitent et qui s'appellent. Mon ami, ayons du moins le courage affreux de savoir que nous ne sommes que cela. Nous ne reculerons plus, vous le savez comme moi. Avant d'entrer dans cette ombre qui nous sollicite, nous nous devons à nous mêmes de l'éclairer un moment. Je suis venue vous apporter une dernière lumière, avez vous bien regardé?
- oui
-il n'y a donc plus qu'à l'éteindre..."
Au cours d'une scène précédente à son mari, où elle réussit à lui avouer la vraie nature de son amour et des motifs qui l'ont poussée à l'épouser quand même, malgrès sa maladie, elle lui dit que:
"si j'ai cédé (à la sensualité) c'est qu'aux yeux de ma raison rien n'est plus fort que le désir, et plus légitime; c'est que je n'ai pas voulu m'agenouiller devant les vieilles idoles. Je me suis justifiée moi même"
Enfin, au cours du dernier acte, qui se passe à Paris, Gérard semble aller beaucoup mieux; sa maladie semble guérie, les aveux de sa femme lui ont fait retrouver l'appétit sexuel, et il lui demande de faire l'amour. Mais alors, épouvantée, elle lui confesse qu'elle a pris un amant, le premier venu, par désespoir, par nihilisme : "je suis peut être tombée bien bas, mais pas au point de me partager"...et tout se termine avec la mort de Gérard, en prières et demandant à Dieu d'avoir pitié d'eux tous : "Mon Dieu, nous ne pouvons pas mourir car nous ne sommes pas..vous Seul êtes!"
Voilà, bien sûr ce rapide résumé ne peut donner idée de l'extraoridinaire beauté de la pièce, de la langue de G Marcel, de l'intensité et de la virtuosité de la pensée. Pièce étonnamment moderne et à la fois étonnamment surannée donc ! évidemment, aujourd'hui, les personnages ne se poseraient pas tous ces problèmes concernant le sexe. Françoise courrait les boites à partouze, et Gérard n'aurait pas la tuberculose mais le SIDA, qu'il aurait attrapé lors d'un rapport homosexuel avec un africain sans papiers.
Mais est ce bien là le fond de l'affaire ?
Lors de la séance à la société de philosophie en 1928, au cours de l'exposé de Brunschvicg sur "La querelle de l'athéisme", on avait assisté à une vive opposition entre Gabriel Marcel et Etienne Gilson, défendant le "Dieu d'Abraham", et Brunschvicg chevalier du "dieu des philosophes et des savants" : la conscience intellectuelle, la source de la vérité (scientifique et philosophique, rationnelle). Ce que nous appelons ici la Raison, ou l'Intellect (Agent).
Ces débats sont là en germe dans la pièce écrite 17 ans avant. Comme de bien entendu , Gabriel Marcel donne le beau rôle à la Foi (représentée par Gérard et Olivier, le frère de Françoise), et il place la "raison scientifique" chez Du Ryer qui est un personnage falot, plein de fatuité (ce n'est même pas lui sans doute que Françoise choisit finalement pour "fauter"). Mais le personnage de Françoise est d'une extraordinaire complexité. Elle ne peut se "convertir" à la mystique de Gérard, qui pourtant l'aime profondément (et qu'elle aime profondément) et qui voudrait la "sauver". Mais elle ne peut non plus se convertir à la "foi en la science" de Du Ryer. Elle est donc seule face à l'abîme du désir "nu", et tombe tragiquement dans le désespoir nihiliste. On sent que Marcel était plein de tendresse et d'amour pour ce personnage féminin, bien plus que pour celui de Gérard. Disons le clairement : philosophiquement, le thème de la pièce est le choix entre ce que Brunschvicg appelle "la vraie et la fausse conversion". La tragédie de Françoise est de ne pas pouvoir faire ce choix, pour une raison bien simple : son initiateur Du Ryer n'était pas philosophe mais un "scientifique expérimental" , travaillant dans le secteur de la psychologie, et non pas dans celui des sciences relevant de la physique mathématiques, seules aptes à mener l'esprit vers la quête philosophique.
Pour Gabriel Marcel, l'option de Brunschvicg est "fausse", ne menant qu'à l'absurde. Telle est la raison profonde pour laquelle il la place sous l'égide d'un homme aussi médiocre que Du Ryer.
Le choix de la Raison plutôt que de la Foi, le choix brunschvicgien donc, ne donne aucune indication sur la conduite à tenir face au désir : pour lui (pour nous), désir sexuel pur et amour ne sont peut être pas la même chose, mais ils sont équivalents face au plan purement spirituel de la philosophie et de la Mathesis, en tant qu'appartenant au plan "vital" et soumis tous les deux donc à ses fantasmagories et à ses contingences. "L'esprit n'a pas à descendre au dessous de soi" pour se préoccuper du plan de la matière ou de lui de la vie et des sentiments, fût ce pour "expliquer" la vie ou la conscience. Il se trahirait ainsi. C'est seulement en ne consentant pas à se trahir lui même qu'il trouvera l'amour véritable et universel, qui unit tous les hommes.
quant au sexe ajouterais je : chacun fait comme il veut, et quand il veut. Du moment que cela ne lui pose pas de problèmes légaux, ni intimes.
Mais ce qui est intéressant dans "La grâce" est que le chrétien Gabriel Marcel ose s'affronter à l'abîme du doute, du désespoir (dont Hegel avait aussi traité) et du nihilisme, dans lequel toute l'Europe d'après 1918 allait plonger.
Et c'est donc aussi de nous qu'il parle dans cette pièce bouleversante....
Publié par topos à 18:09:40 dans Notes de lectures | Commentaires (0) | Permaliens
1|
qui pourrait mieux parler de moi que moi ? mais qui pourrait mieux parler de moi que n'importe quel autre, qui me voit en face à face ?
une fourmi noire,
dans la nuit noire,
sur la terre noire,
sous une pierre noire,
D-ieu seul la voit
et ici le diable souffle : Dieu....et la police, peut être ?
"le propre de l'esprit est de s'apparaitre à lui même dans la certitude d'une lumière croissante, tandis que la vie est essentiellement menace et ambiguïté. Ce qui la définit c'est la succession fatale de la génération et de la corruption. Voilà pourquoi les religions, établies sur le plan vital, ont beau condamner le manichéisme, il demeure à la base de leur représentation dogmatique... ce qui est constitutif de l'esprit est l'unité d'un progrès par l'accumulation unilinéaire de vérités toujours positives. L'alternative insoluble de l'optimisme et du pessimisme ne concernera jamais que le centre vital d'intérêt; nous pouvons être et à bon droit inquiets en ce qui nous concerne de notre rapport à l'esprit, mais non inquiets de l'esprit lui même que ne sauraient affecter les défaillances et les échecs, les repentirs et les régressions d'un individu, ou d'une race, ou d'une planète. Le problème est dans le passage , non d'aujourd'hui à demain, mais du présent temporel au présent éternel. Une philosophie de la conscience pure, telle que le traité de Spinoza "De intellectus emendatione" , en a dégagé la méthode, n'a rien à espérer de la vie, à craindre de la mort. L'angoisse de disparaitre un jour, qui domine une métaphysique de la vie, est sur un plan; la certitude d'évidence qu'apporte avec elle l'intelligence de l'idée, est sur un autre plan" Léon BRUNSCHVICG
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