• De PASCAL à SADE : la subversion de la métaphysique occidentale

    «Pascal fut le premier des pervers puritains. Il le fut avec un génie tragique, hors du commun".

    Tel est le diagnostic que nous livre, à propos de l'énigme de Pascal (j'ai parlé hier d'un écueil, pour nous en tout cas qui entreprenons maintenant d'unifier le Dieu des philosophes et le  Dieu chrétien) , cet ouvrage dont j'ai déjà parlé : "La cité perverse" par Dany-Robert Dufour.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Blaise_Pascal

    et , puisque j'en suis aux références, voici le lien de l'édition des oeuvres complètes de Pascal par Brunschvicg (13 volumes, sur Internet Archive):

    http://www.archive.org/search.php?query=creator%3A%22Brunschvicg%2C%20L%C3%A9on%2C%201869-1944%22

    Car Brunschvicg, s'il a défini sa philosophie CONTRE Pascal, fut tellement fasciné (et rendu admiratif, si non muet)  par l'homme et l'oeuvre qu'il lui a consacré une grande partie de sa vie, qu'il aurait pu sinon consacrer aux sciences, ou à d'autres philosophes...et n'oublions pas que l'édition d'une oeuvre comme celle là, cela demande beaucoup de temps.

    Venant d'un homme comme Brunschvicg, le plus important de toute l'histoire de la pensée humaine à notre avis, ceci ne saurait être négligé !

    Oui : ce choix fait par Brunschvicg nous est un autre signe de l'importance exceptionnelle que doit avoir l'affrontement à Pascal...ou bien la reddition sans conditions ? mais pas sans combattre en tout cas, et donc pas sans lire ni méditer d'abord...

    Et j'en profite aussi pour signaler que le livre de Brunschvicg "Le génie de Pascal" est enfin téléchargeable sur le site déjà cité si souvent et qui contient la quasi totalité des oeuvres de Brunschvicg :

    http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/genie_de_pascal/genie_de_pascal.html

    Je ne l'ai encore jamais lu: aussi ne puis je pas le commenter ici, mais bien sûr cela viendra en son temps.

    Revenons donc à Dany Robert Dufour, qui je le rappelle a déjà écrit plusieurs livres d'une valeur exceptionnelle, comme "L'art de réduire les têtes" (que ne désavouerait sans doute pas Finkielkraut) et "On achève bien les hommes" : il se présente comme un athée (un incroyant) venant démontrer que la banalisation de l'athéisme mène tout droit l'humanité à l'engloutissement dans l'horreur. Eh oui !

    Pascal y est présenté comme n'étant rien de moins que ce "pervers" qui a subverti la métaphysique occidentale, qui depuis Saint Augustin était centrée sur Dieu, en la faisant tourner désormais autour de l'homme et de son "amour de soi même", ce qui mène au libéralisme d'Adam Smith et de Mandeville, puis à la "subversion absolue" de Sade. Pascal inaugure d'ailleurs, entre autres, la théorie des probabilités, et le capitalisme, sous la forme de l'ancêtre de nos autobus, métros et tramways : les carrosses à cinq sols.

    Seulement attention : Pascal n'est pas libéral ni capitaliste, pas plus que Moïse n'est juif, Boudha bouddhiste ou Marx marxiste. Par contre Mahomet est bel et bien musulman : d'où l'on voit que c'est un piètre personnage...

    La grandeur et l'exception de la "perversion" de Pascal vient de ce qu'elle ne provient que  la libido sciendi, désir de savoir, de connaître, visible dans l'esprit scientifique de Pascal, et non des trois autres libidos "communes" : soif de pouvoir-domination-honneurs, d'avoir-possession, et de plaisirs sensuels.

    On ne peut refuser (seulement reprocher, peut être) le talent de l'auteur pour les formules-choc : la subversion de la métaphysique qui commence avec Pascal, il l'appelle le "renversement de la philosophie puritaine en philosophie putaine"...

    et il suit ce renversement dans le déploiement de la pensée libérale, de 1643 à 1795... une période beaucoup plus large donc que celle, allant de 1680 à 1715,  de la "crise de la conscience européenne" de Paul Hasard , mais centrée sur elle.

    Dans un fragment de 1651 consacré aux "deux amours" que sont l'amour de Dieu et l'amour de soi-même, ce qui est un thème classique chez les Augustiniens, Pascal condamne encore rigoureusement l'amour-propre, restant donc fidèle aux positions de Port-Royal; mais il lui fait cependant une concession mineure, en apparence, qui deviendra peu à peu une brèche, puis une cassure : il concède que ce n'est qu'après la chute dûe au péché originel que l'amour-propre, encore naturel à Adam avant la chute, est devenu criminel.

    L'évolution spirituelle de Pascal de 1646 jusqu'à sa mort en 1662 est analysée comme la mécanique infernale d'une sorte de moteur à deux temps : perversion-névrose, transgression-pénitence...

    Une première conversion en 1646 (à l'occasion de l'accident de son père) , conversion de l'amour-propre à l'amour de Dieu, enclenchée par une lecture pasionnée de Cornelius Jansen , et notamment de l'Augustinus :

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Cornelius_Jansen

    sera suivie en 1648 d'une période de retour dans le monde, et surtout  à la passion de la science et à la libido sciendi.

    Après la mort de son père en 1651, il passera encore trois ans dans une activité scientifique intense, à la fois de physicien et de mathématicien. Durant toute cette période (1648-1654) il fréquentera assidûment le monde, et notamment l'hôtel du Duc de Roannez,  sans en fuir aucun aspect : affaires, joueurs, libertins, femmes (un possible mariage sera évoqué en 1652).

    Il joue souvent, notamment au jeu de l'hombre (ancêtre du bridge), ce qui le conduira aux études de martingales et à la fondation de la théorie des probabilités:

    http://academiedesjeux.jeuxsoc.fr/hombre.htm

    Mais pendant cette période intensément mondaine, le "moteur à deux temps" ne continue pas moins son activité cachée, qui éclatera en 1654 à l'occasion d'un terrible accident sur le Pont de Neuilly où il manque laisser la vie ; tombé dans le coma, il en sortira quelques semaines plus tard, pour avoir son expérience mystique du 23 novembre 1654.

     Après cette deuxième conversion radicale, il prendra part aux affrontements d'ordre religieux, avec les "Provinciales", contre les jésuites , par contre il quittera brusquement le domaine de la libido sciendi et de la science...le moteur à deux temps n'en continuera pas moins jusqu'à sa mort en 1662, après une période de "langueur".

    Et c'est justement de cette période, surtout à partir de 1660, que date l'entrée en scène du pervers puritain et de son pouvoir grandissant sur le monde : Tartuffe (1664) en est un exemple artistique frappant.

    Il est très naïf de voir le personnage de molière avec des lunettes modernes, comme un hypocrite donc :  Tartuffe est complètement soumis à la mécanique du moteur à deux temps , il ne "ment pas" ou pas en "sujet maître du discours" : quand le puritain est aux commandes, on a les sermons comme "cachez ce sein"...suivi de l'alternance perverse.

    Quant à Pascal, c'est de cette dernière période que date à la fois l'inauguration du capitalisme techno-scientifique moderne (assèchement des marais poitevins, création de la compagnie des carrosses parisiens) ET la subversion complète de la métaphysique, qui continuera après lui avec Pierre Nicole, Pierre Bayle, Adam Smith, Mandeville, jusqu'à Sade.

    Mais la différence entre Pascal et ceux qui poursuivront dans la subversion , c'est d'une part la grandeur de son génie (à laquelle répond seule l'opiniâtreté de Sade contre l'enfermement), mais aussi et surtout le fait de la souffrance de Pascal, de son clivage intérieur (je ne vois qu'un équivalent à cette souffrance: celui de Wittgenstein).

    Ainsi par exemple le fragment 141, il fait tenir à Mitton le rôle de l'un de ses deux "personnages intérieurs" qui s'affrontent au nom de l'amour de Dieu et de l'amour de soi.

    Et cette lutte intérieure, terrible, aboutira à l'énonciation de ce que Dany Robert-Dufour appelle : le premier principe pornographique..

    celui ci se situe dans les fragments 106 et 118, où Pascal dit clairement que la grandeur de l'homme est d'avoir tiré un "bel ordre" de la concupiscence.

    (ce que Dany-Robert Dufour traduit plaisamment par "con-cul-pisse-sens").

    Nous avons là le premier germe du libéralisme moderne, dont les conséquences extrêmes seront tirées par Sade dans le discours : "Français, encore un effort pour être républicains !", où le bel ordre n'est plus dû à un plan secret de Dieu (ancêtre de la main invisible du marché au 20 ème siècle, et de la ruse de la raison de Hegel au 19 ème), mais aux vices mêmes des humains : ce n'est que si tous les hommes deviennent des scélérats et des criminels que l'ordre voulu par la Nature est possible. 

    Pour lire Sade sur le web c'est ici :

    http://www.sade-ecrivain.com/

     Garaudy a donc raison, ou plutôt certaines raisons, de tracer une analogie entre Dieu et le marché : il est exact que le capitalisme prend son origine, comme la science d'ailleurs, et donc comme la techno-science, dans le christianisme via l'interposition de la subversion qui débute chez Pascal.

    Mais il a évidemment tort de croire à une alternative islamique au capitalisme financier américain.

    Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que TOUT ce qui est important dans l'Histoire humaine depuis 20 siècles , le pire comme le meilleur, sort du christianisme : science, capitalisme, et aussi Islam, comme nouis l'avons suffisamment montré ici ; l'Islam n'est qu'une déviance extrême du christianisme.

    C'est d'ailleurs une justification suprême de notre mise en équation, ou en équivalence, entre Dieu des philosophes et Dieu chrétien.

    Cela fait très longtemps que nous nous interrogeons sur les causes de la dégradation de la Mathesis universalis (science UNE) du 17 ème siècle catésien en techno-science des siècles suivants.

    il est d'usage de faire sortir cette dégradation du cartésianisme lui même , et du projet cartésien de maîtrise de la Nature.

    Mais nous pensons que ce n'est pas le cas, et à la lumière des considérations qui précèdent, qui doivent bien sûr être ampligfiées et vérifiées, nous chercherons la racine de cette évolution catastrophique chez Pascal, et dans son oeuvre.

    L'attitude qui devrait être la nôtre serait alors la suivante : résister à la fascination-admiration envers Pascal et Wittgenstein en restant fidèle à Descartes d'abord, Malebranche et Spinoza ensuite. La ligne de fracture entre rationalisme (Descartes, Malebranche, fichte, Brunschvicg)  et vitalisme mystique (Pascal, Bergson) , nous la faisons partir de là...

    Ce point est crucial : car c'est ici dans la fidélité même au Dieu des philosophes et des savants (ne pas entrer dans la libido sciendi, en considérant la science comme "culte" de ce "Dieu", et donc ne pas enclencher le maudit moteur à deux temps qui a perdu Pascal et l'Occident) que nous rejoignons le christianisme, dont nous étions en apparence définitivement séparés,  le christianisme qui est de manière indissociable christianisme de philosophes (Spinoza) ET philosophie chrétienne (Malebranche).

    Il y a donc une première cohérence dans le parcours : en résistant à Pascal, nous trouvons une première confirmation de la "fausseté" de son opposition entre Dieu des philosophes et Dieu chrétien (plutôt que Dieu d'Abraham). Mais pour l'instant tout ceci se limite au plan du discours, c'est à dire du voeu (pieux ?) : reste le travail pratique !

    d'ailleurs  ce n'est là qu'une ébauche de programme, et tout ceci devra être examiné en détail ; et notamment quid de la querelle de l'athéisme de Brunschvicg qui elle aussi part de cette opposition (mise en avant par Pascal) comme irréductible ?!


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