Que s'est il passé dans l'Europe très chrétienne du 15 ème au 17 ème siècle ?
Une mutation radicale de l'humanité qui se traduit par une rupture complète de paradigmes : l'Occident transcende définitivement l'Orient de la même façon que l'adulte dépasse l'état d'enfance. La science aristotélicienne qu'avaient perfectionnée et léguée les philosophes juifs et musulmans (Maïmonide et Averroès notamment) d'Al Andalous, ainsi que les scolastiques latins d'Europe occidentale, était encore complètement soumise aux déterminations et limitations de la connaissance sensible. La science moderne s'émancipe de ces limitations avec la révolution cartésienne.
Bien entendu, ce ne sera que plusieurs siècles plus tard (en fait pas avant le 19 ème siècle) que l'on verra surgir la fleur de ce qui n'était au 17 ème , chez Descartes, Leibniz, ou Spinoza , qu'à l'état de racine.
Hegel , au début du 19 ème siècle, traduira cette métamorphose en des termes grandioses, dans la préface de sa "Phénoménologie de l'Esprit":
"Il n'est pas difficile de voir, au demeurant, que notre époque est une époque de naissance et de passage à une nouvelle période. L'Esprit a rompu avec le monde où son existence et sa représentation se tenaient jusqu'alors; il est sur le point de les faire sombrer dans les profondeurs du passé".
Descartes a pu être caractérisé par ce que l'on a appelé "la démesure de la Raison", et ceci pourrait être aussi bien appliqué à Hegel, celui qui déclare que "le réel, c'est le rationnel", et que Kojève considérait comme le dernier philosophe et le premier Sage.
Ce n'est évidemment pas ici le lieu d'analyser cette mutation philosophique et scientifique apparue en Europe occidentale (et non pas en Chine, en Inde ou en Andalousie musulmane, qui disposait pourtant de toutes les ressources nécessaires sous la forme des manuscrits de la Grèce antique) : toute la bibliothèque de Cordoue ou d'Alexandrie n'y suffiraient pas. Husserl a pu caractériser en termes éclairants l'humanité européenne-occidentale née à la Renaissance comme "se donnant des tâches infinies de développement du Savoir" par opposition aux autres formes , plus anciennes et non européennes, de l'humanité, respectables certes mais limitées et seulement "naturelles-ethniques". Mais tout racisme doit être évité : la première responsabilité de l'humanité européenne supérieure est d'émanciper et de "relever" les autres formes d'humanité restées en arrière, y compris l'islamique. Il y va de son être même.
Il nous suffira ici d'indiquer ce qui est à nos yeux le premier barreau d'une échelle vertigineuse où la Raison s'affranchit des limites charnelles humaines et s'égale au Tout du réel. L'homme qui franchit cette échelle s'égale à Dieu même, et c'est d'ailleurs bien le propos de Hegel dans la "Science de la logique" de tracer le parcours Logique du Discours unitotal et universel qui est élévation au concept : Dieu même, avant et en dehors de la Création du monde ou de tout monde possible.
La philosophie d'Aristote est soumise au sensible en ce qu'elle ne quitte pas le stade "prédicatif" du langage. Ce qui correspond aux stades de la certitude sensible et de la perception de la Phénoménologie de Hegel.
Discourir en termes de prédicats, c'est former des propositions du type : "S est P" (avec S sujet, et P prédicat). Exemple type : "La table est ronde".
Jamais ceci ne permettra de dépasser le stade du sensible et du mondain.
A l'opposé se situe le stade spéculatif de la logique hégélienne, qui est un parcours de la conscience de catégorie en catégorie. Le point de départ de la logique, qui égale l'Etre au Néant, puis le couple Etre-Néant au Devenir, n'est plus prédicatif. Le langage spéculatif hégélien qui est celui de la sagesse d'Occident ne dit pas : "Dieu est un" sur le modèle du discours islamique, encore dans les langes de l'enfance orientale, dans le Tawhid, mais "Dieu est l'Un" ce qui est entièrement différent. Forme prédicative dans le premier cas, forme équationnelle-catégorique dans le second.
En termes modernes, on peut formaliser ceci grâce à la théorie des catégories (au sens mathématique cette fois). L'ontologie la plus générale s'établit à partir de termes : x, y , z etc.. et de connections logiques:
Ainsi xy est une connection.
le langage prédicatif usuel n'en est qu'un cas particulier, très limité : on peut concevoir dans la connection précédente "x" comme le prédicat P, ou la qualité, et "y" comme le sujet, le support du qualificatif "x". Mais le langage usuel interdit d'itérer la prédication . Par contre le langage catégorique des mathemata permet une itération à l'infini, qui dans le cas le plus général n'est pas forcément associative (contrairement à la théorie des catégories usuelle):
(xy)(ut)v n'est pas identique à x(yu)(tv)
Les termes doivent ici être conçus comme des flèches, des morphismes, en théorie des catégories, et la connection comme la composition de flèches.
C'est ainsi que l'on peut définir un cadre, le plus général possible, pour la connaissance , affranchie définitivement du stade sensible des anciennes sagesses ou mythes.
La terre ferme du savoir est trouvée et mise en friches.