Au cours de l'un des trois "grands rêves" (rapportés sommairement dans les "Olympica") par lesquels s'annonce son baptême philosophique, Descartes entend en songe comme un "coup de tonnerre", et, s'éveillant en sursaut, aperçoit flottant dans l'air de sa chambre d'innombrables étincelles.
Le "coup de tonnerre", pour nous, c'est la première vérité établie péremptoirement sur la terre de l'Absolu (= Dieu) comme étant la Raison (humaine), c'est à dire la pensée qui se fixe des conditions de vérité (et donc aussi de fausseté). Ce qui exclut l'art comme la poésie ou bien la doxa du quotidien (que nous dirons "journalistique"). Les étincelles c'est ce qui reste à sauver de ce que l'on appelle "philosophie" et qui devrait plutôt être appelé "philosopher". La philosophie c'est l'exposition qui est aussi construction du système de la Raison, de la mathesis universalis, une fois trouvée une première vérité (= un objet initial dans une catégorie des vérités) dans l'ordre du savoir (dit "analytique"). C'est en somme la Voie unique. Le "philosopher", c'est le chemin d'accès, propre à un individu particulier compte tenu de ses caractéristiques culturelles, ethniques, historiales, à la philosophie.
Y a t'il quelque chose à sauver ? c'est une hypothèse qui a été faite ça et là (par Schelling notamment) que la philosophie est aussi son accès à elle même dans un commencement absolu. Dans cette hypothèse, il n'y aurait plus qu'à détruire (à faire table rase) de ce qui prend l'apparence de la raison en se nommant à tort "philosophie" mais participe plus en fait de la religion ou du divertissement. C'est alors une "Destruktion" heidegerienne globale qui est à l'ordre du jour. Point de chemin d'accès, mais une libre décision de l'individu philosophant qui décrète à un point de la durée : "Ici dorénavant la Raison parle".
Nous ferons ici l'hypothèse inverse (dans le sillage de Hegel par exemple) qu'il y a une propédeutique, un chemin d'accès, des multiples chemins d'accès menant hors de la "brousse" (de la doxa) à la Voie de la Mathesis.
La tâche qui se propose alors à nous consiste à élaguer, à cribler, à trier , dans ce qui se donne le nom de philosophie, entre ce qui est du domaine de l'utilisable (pour nous) et ce qui est mort.
A commencer par les grandes philosophies, celles étudiées et sans cesse commentées par Brunschvicg dans son "Progrès de la conscience occidentale" par exemple : Platon, Descartes, Spinoza, Kant, Fichte etc...
Prenons par exemple Fichte, que Brunschvicg met au plus haut, dans la querelle de l'athéisme : il oppose de la manière la plus claire qui soit le dieu des traditions ethniques, le dieu de l'homo credulus comme de l'homo faber, celui que l'on prie, auquel l'on demande des faveurs, au Dieu comme horizon et source de l'Esprit de Vérité. Mais cela ne l'empêche pas de mêler à ces considérations des éléments bien moins purs ressortissant à la morale et au devoir. C'est ici que se situe la tâche d'éclaircissement, c'est à dire au sens propre d'Aufklärung. Faire le tri entre le bon grain (ce qui est purement du domaine de la Raison en acte) et l'ivraie du moralisme , du sentimentalisme et du religieux.