« Et sans doute chez Gœthe, en dépit de son insistance pour qu’il en soit autrement, l’écrivain prend trop vite le pas sur l’homme ; on est un peu dépité que la religion de l’Éthique aboutisse, si délicieux soit-il, à un effet de style dans un roman. Mais cela met d’autant mieux en lumière ce qui en avait en effet frappé Gœthe : chez Spinoza, le cri du cœur, au lieu d’exprimer, comme il arrive dans l’expérience mystique, un moment d’exaltation fugitive, d’extase peut-être illusoire, est inséré dans le tissu d’une démonstration continue et sûre de soi. L’intuition spinoziste n’est rien si elle n’est éternelle et totale, si elle ne se rend capable d’appuyer la transparence et l’universalité de l’amour à l’immanence et à la certitude du vrai. En d’autres termes, il n’y a qu’un problème pour le philosophe, ou plus exactement on est philosophe dans la mesure où l’on parvient à ne plus poser qu’un problème, là où il y en a deux selon le vulgaire, et entre lesquels il lui paraîtrait ridicule de chercher le moindre rapport : apercevoir la vérité dans une telle sphère d’évidence qu’elle ne jette plus d’ombre, porter son amour à une telle hauteur de désintéressement qu’il ne puisse plus devenir cause de tristesse et, par suite, de haine. Cela, c’est tout un pour Spinoza comme pour Platon. La dialectique du Banquet porte à son sommet le μάθημα, et l’Ethica more geometrico demonstrata s’achève dans l’unité de l’amour intellectuel chez l’homme et chez Dieu. Ici et là le problème revient à suivre la hiérarchie des degrés de la connaissance et du sentiment, sans qu’aucun des résultats acquis se dresse comme un obstacle au progrès futur, sans qu’aucun intermédiaire puisse faire écran. Entre le Credo dont la conscience fait son point de départ, et le Scio qui sera son point d’arrivée, nulle part il n’y aura place pour ce Nescio vos, que le Tory prononce à l’égard, non seulement des Whigs de son pays, mais à l’égard des conservateurs de tous les autres pays. Determinatio est negatio.
C’est à dire que le sommet de la dialectique de Platon, le Mathème , s’identifie au sommet de l’œuvre de Spinoza, l’amour intellectuel