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Réponse à « Vivre pour vivre »

Pour dominer sa destinée d’inconscience et de néant, il faut que la vie accepte de s’éclairer à la lumière de l’intelligence, qui saura la féconder par sa capacité d’expansion infinie, de sympathie universelle. Toute doctrine de la conscience a pour base cet attachement radical à l’être, qui se manifeste dans tout ce qui est capable du moindre sentiment et qui fait que « chacun est un tout à soi-même ; car, ajoute Pascal, lui mort, le tout est mort pour soi » . Mais le caractère de l’imagination réaliste est qu’elle s’arrête à ce sentiment immédiat ; elle fixe la conscience sur place, elle enferme la personnalité dans l’enceinte d’un organisme « unique et clos ». De là est issue l’angoisse de la réciprocité, parallèle dans l’ordre pratique à l’inquiétude sceptique qui est la contre-partie inévitable de la foi dans l’objectivité des apparences sensibles. Or, de cette inquiétude et de cette angoisse l’idéalisme rationnel délivrera la conscience, non pas en la déracinant de l’être, mais en suivant l’élan de désintéressement et de générosité que Socrate et Copernic ont imprimé à la pensée occidentale. Il s’agit pour l’homme de substituer à l’absolu de termes donnés en soi, exclusifs les uns des autres, la formation progressive d’un système dont son individualité ne sera qu’une partie, d’intégrer ainsi à sa propre substance spirituelle les rapports véritables de tous les membres de l’humanité aussi bien que de tous les corps de l’univers. La personne est alors, non plus un objet particulier de la relation de réciprocité, mais son sujet, mais sa raison d’être. Comme l’ont dit d’une voix commune Platon, Spinoza, Fichte, Lagneau, celui-là ne peut plus douter, qui a pris conscience d’être lui-même l’acte unifiant de l’intelligence ; celui-là ne peut plus haïr, qui a pris conscience d’être lui-même l’acte unifiant de l’amour.

 

368. Cet idéalisme de la conscience et de la raison, où l’esprit devient transparent à l’esprit grâce à l’approfondissement de la réflexion sur son principe radical, n’a cessé de nous apparaître menacé, au cours de l’histoire, par l’opacité du langage qu’il est obligé d’appeler à son aide pour s’exprimer au dehors. Platon n’a pus réussi à défendre la pureté de l’analyse ascendante, de la participation à l’un, contre la tradition contradictoire de la synthèse descendante, de la participation à l’être. Spinoza et Fichte, pour avoir traduit le spiritualisme de l’immanence dans la terminologie de la causalité divine ou du moi, ont incité des lecteurs impatients ou prévenus à leur double caricature : panthéisme et subjectivisme . A la méthode d’analyse réflexive, telle qu’elle a été pratiquée avec une rigueur croissante de Condillac à Biran, de Lachelier à Lagneau, il appartiendra de mettre définitivement l’idéalisme en garde contre la tentation de chercher un appui, hors de son ordre, dans une concession à l’imagination primitive de la transcendance.

La participation à l’être postule la disproportion de la Créature et du Créateur ; elle part de considérants pessimistes sur l’infirmité de l’homme, et elle voudrait justifier par là l’optimisme de conclusions touchant la puissance de Dieu. Sully-Prudhomme disait à M. Albert Émile Sorel : J’en arrive à me définir Dieu simplement : ce qui me manque pour comprendre ce que je ne comprends pas . Mot d’une simplicité peut-être décevante : il est assurément plus que scabreux de prétendre convertir la confession d’un déficit en une espérance de gain positif. Non seulement la prudence commandera de n’attendre de réponses intelligentes qu’à des questions intelligemment énoncées, mais encore il conviendra de savoir à qui elles peuvent être adressées. Sera-ce au Dieu de la matière et de la vie ? ou sera-ce au Dieu de l’esprit ? Du moment qu’il y a une idée en soi, et à part soi, du beau, du bien et de toute détermination semblable, se demandera-t-on aussi, comme le voulait le Parménide platonicien, s’il faut ou non poser une forme séparée pour chacun des objets comme ceux-ci qui pourraient sembler plutôt ridicules : cheveux, boue, crasse  ? N’est-ce pas grâce à un tour semblable qu’Arnauld se faisait fort de réduire à l’absurde l’étendue intelligible de Malebranche ? Puisque Dieu renferme en soi une étendue intelligible infinie, qu’il a faite et qu’il ne peut connaître qu’en lui-même, on dira aussi que Dieu renferme en lui-même les millions de moucherons et de puces intelligibles : car il les connaît en lui-même puisqu’il les a faitsEt il ne peut les connaître qu’en lui-même .

Au fond, les hommes qui auraient désiré que Dieu leur livrât le secret de la création, n’ont pas su déterminer les cadres, même hypothétiques, qui leur permettraient d’en recevoir la confidence ; ils n’ont pas réussi à constituer, ne fût-ce que pour leur propre usage, une psychologie de la création descendante. Les cosmogonies religieuses ont dû supposer des puissances intermédiaires, les unes angéliques, et les autres démoniaques, où résiderait l’antithèse de la bonne et de la mauvaise volonté ; finalement, l’homme est retombé sur le plan humain, et il a rapporté à une faute originelle la responsabilité du désordre moral, qui est le caractère de notre monde et dont le spectacle réduit à néant tout système philosophique de théodicée.

La thèse de la participation à l’un signifie, par contre, que l’intelligence cesse d’interroger Dieu sur ce qui n’a de raison ni en soi ni en lui, qu’elle se transporte dans une zone de vérité où elle n’aura plus à se consulter que sur l’intelligible lui-même : alors elle trouve la récompense de son désintéressement dans une présence qui, elle, ne peut se représenter, n’étant rien d’autre que l’intériorité de la raison à la conscience.

L’esprit répond pour l’esprit ; il ne répond pas pour la matière et pour la vie, dont les origines lui échappent, non parce qu’elles sont au-dessus, mais parce qu’elles sont au-dessous de lui. L’idée véritable de la création, c’est l’idée de la création ascendante « Le créé, remarque Gœthe, n’est pas moindre que le créateur ; la création vivante a même cet avantage, que le créé peut valoir plus que le créateur . » Cette idée, Homère l’avait exprimée sous la forme la plus simple et la plus sublime dans l’entrevue suprême d’Hector avec Andromaque : « Et qu’un jour en voyant mon fils revenir de la guerre, on dise : celui-ci est bien meilleur encore que son père . » L’accroissement de valeur qui se fait de génération à génération, est la raison du lien entre le citoyen et la patrie, entre le géomètre et la géométrie, comme, d’une façon générale, entre l’homme et l’humanité : « Nous sommes son œuvre, mais elle doit devenir la nôtre . » Le fait humain consiste dans la création d’un ordre capable de conquérir sur l’ordre de la matière ou de la vie purement organique la gloire de son propre avènement.

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