Lamartine , ça fait nunuche ? auprès de la poésie du 20 ème siècle, ou même de Rimbaud ?
eh bien tant pis ! je le confesse, j'apprécie beaucoup Lamartine, et certains vers de la fin de cette "immense esquisse d'épopée" qu'est "La chute d'un ange" sont à mon avis d'une beauté et d'une force saisissantes.
C'est la "révolte contre Dieu et contre la création" (bref la Gnose mise en vers) d'un ange tombé amoureux d'une mortelle qui est ici exprimée, et avec quelle puissance !
Le texte complet est ici :
http://fr.wikisource.org/wiki/La_Chute_d%E2%80%99un_Ange
les vers que je vais citer sont à la fin de la "quinzième vision", juste avant l'épilogue : http://fr.wikisource.org/wiki/La_Chute_d%E2%80%99un_Ange/Quinzi%C3%A8me_vision
Cedar l'immortel se révolte à la vue du spectacle de son aimée, morte, et choisit la chute :
"A l’immobilité de ce funèbre groupe
Il reconnut la mort ! et, renversant la coupe,
Il regarda couler sa vie avec cette eau,
Comme un désespéré son sang sous le couteau !
Puis, se roulant aux pieds des êtres qu’il adore,
Et frappant de ses poings sa poitrine sonore,
Pour courir autour d’eux bientôt se relevant,
Tel qu’un taureau qui fait de la poussière au vent,"
et maintenant, voici les quatre vers qui me semblent les plus beaux : chaque fois que je les lis, je frissonne à la fois d'horreur et de stupeur devant cette idée géniale, qui signe les grandes inspirations : vouloir exprimer sa révolte (impuissante, forcément) en extrayant son propre coeur sanglant de sa propre poitrine pour le "lancer contre le ciel d'airain" :
"Il ramassait du sable en sa main indignée ;
Et contre un ciel d’airain le lançant à poignée,
Comme l’insulte au front que l’on veut offenser,
Il eût voulu tenir son cœur pour le lancer !"
ceux ci, qui suivent, sont très beaux aussi, et sont aussi très inspirants pour nous autres, qui visons la séparation complète de l'Esprit d'avec la Nature (qui est, je le rappelle, démontrée scientifiquement par Descartes et Malebranche):
"O terre ! criait-il, ô marâtre de l’homme !
Sois maudite à jamais dans le nom qui te nomme !
Dans tout brin de ton sable, et tout brin de gazon
D’où la vie et l’esprit sortent comme un poison !
Dans la séve de mort qui sous ta peau circule,
Dans l’onde qui t’abreuve et le feu qui te brûle,
Dans l’air empoisonné que tu fais respirer
A l’être, ton jouet, qui naît pour expirer !
Dans ses os, dans sa chair, dans son sang, dans sa fibre,
Où le sens du supplice est le seul sens qui vibre !
Où de tout cœur humain les palpitations
Ne sont de la douleur que les pulsations !
Où l’homme, cet enfant d’outrageante ironie,
Ne mesure son temps que par son agonie !
....Que ta fange m’oublie et ne conserve pas
Une heure seulement la trace de mes pas !
Que le vent, qui te touche à regret de ses ailes,
De nos corps consumés disperse les parcelles !
Que sur ta face, ô terre ! il ne reste de moi
Que l’imprécation que je jette sur toi ! »
mais ne lui répond que le rire méprisant des Géants, qui doivent devenir les "dieux" païens :
"Derrière un monticule il vit de près surgir
Les fronts de cinq géants et du traître Stagyr.
« Meurs, lui crièrent-ils, vile brute aux traits d’ange !
Ta force nous vainquit, mais la fourbe nous venge.
Laissons cette pâture aux chacals des déserts ;
Sa mort nous laisse dieux, et l’homme attend nos fers ! »
l'homme attend nos fers : qui pourrait dire que cette parole n'a aucun sens, surtout aujourd'hui, où les "dieux" du web ou du téléphone mobile, ou de Wall Street disputent à ceux du fanatisme musulman, qui sont en fait les mêmes, le destin de l'âme humaine !
Cédar, dont les dernières forces cèdent comme une digue , s'immole au bûcher avec les cadavres de ceux qu'il a aimés :
"Cédar, dont leur mépris fut le dernier adieu,
A cet excès d’horreur se dressa contre Dieu.
Tout l’univers tourna dans sa tête insensée ;
Il n’eut plus qu’une soif, un but, une pensée :
Anéantir son cœur et le jeter au vent.
Comme un gladiateur blessé se relevant,
Il cueillit sur les flancs arides des collines
Une immense moisson de ronces et d’épines
Autour du groupe mort où son pied les roula,
En bûcher circulaire il les accumula ;
Puis, prenant dans ses bras ses enfants et sa femme,
Ces trois morts sur le cœur, il attendit la flamme."
et, pour finir, un esprit courroucé dicte le "jugement" et annonce le douloureux destin de Cédar, symbole de l'homme, "dieu tombé des cieux"...ainsi que l'Incarnation du Médiateur-Sauveur semble t'il à la fin :
"« Va ! descends, cria-t-il, toi qui voulus descendre !
Mesure, esprit tombé, ta chute et ton remord !
Dis le goût de la vie et celui de la mort !
Tu ne remonteras au ciel qui te vit naître
Que par les cent degrés de l’échelle de l’être,
Et chacun en montant te brûlera le pié ;
Et ton crime d’amour ne peut être expié.
Qu’après que cette cendre aux quatre vents semée,
Par le temps réunie et par Dieu ranimée,
Pour faire à ton esprit de nouveaux vêtements
Aura repris ton corps à tous les éléments,
Et, prêtant à ton âme une enveloppe neuve,
Renouvelé neuf fois ta vie et ton épreuve ;
A moins que le pardon, justice de l’amour.
Ne descende vivant dans ce mortel séjour ! »
l'épilogue qui suit apparaît médiocre (quoique très beau dans la forme) après une telle grandeur dans le désespoir :
"Et le vieillard finit en disant : « Gloire à Dieu !
Dieu, seul commencement, seule fin, seul milieu,
Seule explication du ciel et de la terre,
Seule clef de l’esprit pour ouvrir tout mystère ! »
on croirait entendre un musulman !
mais l'Ange , dans l'excès de sa révolte, vaut mieux qu'une infinité de ces "pieux croyants" qui n'ont jamais failli et qui resten "soumis à leur Seigneur"!
l'Ange déchu, c'est l' homme européen prométhéen et faustien ! l'homme rationaliste ! la Raison est occidentale, européenne !
Et souvenons nous de la parabole de l'Evangile de Thomas où Jésus (pas de Christ dans cet évangile) dit à la brebis perdue puis retrouvée, en la comparant aux 99 autres qui ne se sont jamais égarées :
"je te veux plus que les 99"
Lamartine explique quel était son but en composant cette "épopée de l'esprit" (qui décrit les temps d'après l'expulsion d'Eden dans "Genèse") dans "l'avertissement à la nouvelle édition":
http://fr.wikisource.org/wiki/La_Chute_d%E2%80%99un_Ange/Avertissement_de_la_nouvelle_%C3%A9dition
"Ce sujet, ai-je dit, c'est l'âme humaine, ce sont les phases que l'esprit humain parcourt pour accomplir ses destinées perfectibles et arriver à ses fins par les voies de la Providence et par ses épreuves sur la terre. J'avais donc à peindre dans cet épisode, qui ouvre presque le poême, l'état de dégradation et d'avilissement où l'humanité était tombée après cet état primitif, presque parfait, que toutes les traditions sacrées lui attribuent à son origine. Les angoisses d'un esprit céleste, incarné par sa faute au milieu de cette société brutale et perverse où l'idée de Dieu s'était éclipsée, et où le sensualisme le plus abject s'était substitué à toute spiritualisation et à toute adoration, voilà mon sujet dans ce fragment d'une épopée métaphysique. C'est le monde de l'athéisme. "
Il semble que le temps décrit des cercles, des boucles : car cette société brutale, ce monde de l'athéisme, c'est le nôtre !