"Lorsque l'enfant était enfant,
Il marchait les bras ballants,
Il voulait que le ruisseau soit rivière
Et la rivière, fleuve,
Que cette flaque soit la mer.
Lorsque l'enfant était enfant,
Il ne savait pas qu'il était enfant,
Tout pour lui avait une âme
Et toutes les âmes étaient une.
Lorsque l'enfant était enfant,
Il n'avait d'opinion sur rien,
Il n'avait pas d'habitude
Il s'asseyait souvent en tailleur,
Démarrait en courant,
Avait une mèche rebelle,
Et ne faisait pas de mimes quand on le photographiait.
Lorsque l'enfant était enfant, ce fut le temps des questions suivantes :
Pourquoi suis-je moi et pourquoi pas toi ?
Pourquoi suis-je ici et pourquoi … pas là ?
Quand commence le temps et où finit l'espace ?
La vie sous le soleil n'est pas qu'un rêve ?
Ce que je vois, entend et sens, n'est-ce pas…simplement l'apparence d'un monde devant le monde ?
Le mal existe t-il vraiment et des gens qui sont vraiment les mauvais ?
Comment se fait-il que moi qui suis moi, avant de devenir je n'étais pas, et qu'un jour moi… qui suis moi, je ne serais plus ce moi que je suis ?
Lorsque l'enfant était enfant,
Les pommes et le pain suffisaient à le nourrir,
Et il en est toujours ainsi.
Lorsque l'enfant était enfant,
Les baies tombaient dans sa main comme seule tombent des baies,
Les noix fraîches lui irritaient la langue,
Et c'est toujours ainsi.
Sur chaque montagne, il avait le désir d'une montagne encore plus haute,
Et dans chaque ville, le désir d'une ville plus grande encore,
Et il en est toujours ainsi.
Dans l'arbre, il tendait les bras vers les cerises , exalté
Comme aujourd'hui encore,
Etait intimidé par les inconnus et il l'est toujours,
Il attendait la première neige et il l'attend toujours.
Lorsque l'enfant était enfant il a lancé un bâton contre un arbre, comme une lance,
Et elle y vibre toujours. "
Peter Handke
Le magnifique film de Wim Wenders (qu'ouvre le poème de Handke qui précède) , datant de 1987, soit deux ans avant la chute du Mur, me revient à l'esprit à l'occasion de 'évocation du poème de Lamartine "La chute d'un ange" dans l'article précédent...
pourquoi Damiel, joué par Bruno Ganz, choisit il de s'incarner, c'est à dire de chuter dans le monde de la naissance et de la mort, mais aussi de l'amour d'une femme... de LA Femme (Marion la trapéziste, dans le film) ?
alors que son compagnon Cassiel, lui, reste dans le ciel "immatériel" ?
pour avoir du poids ! il le dit d'ailleurs ...
L'ange, c'est la belle âme, légère, si légère, qui refuse le sérieux, le travail et la douleur du négatif....lui manque le poids, qui peut certes devenir lourdeur... la lourdeur, c'est les lendemains de cuite...c'est le malade du Sida qui meurt seul ....
oui, mais si "le vrai c'est ce qui est vérifié" ...comment vérifier que l'on est dans la Vérité si l'on n'affronte pas le négatif et ses tourments ?
C'est d'ailleurs bien le message du meilleur Sartre...dans "Les mains sales", mais aussi dans les "Séquestrés d'Altona" , où se révèle la vraie chute dans l'enfer de l'ange qui voulut "tenir le siècle dans ses mains"...
La vérification, elle a lieu aussi dans l'amour, l'amour de Marion la trapéziste, bien proche d'être un ange mais qui "se meut dans le monde du poids, et de la chute mortelle toujours possible"....ce qui m'évoque le début du Zarathoustra de Nietzsche, quand l'acrobate sur son fil est jeté dans le vide par le diable...
Le monologue de Marion quand ils prennent tous deux la "décision" (Damiel la décision de s'incarner définitivement, d'avoir des enfants, et Marion de s'en tenir à un seul homme) est l'un des plus beaux qui soient .... il a donné lieu à un livre éclairant, d'orientation anthroposophique, par Lucien Jacquemet : "Les nouveaux ancêtres" (mais le film de Wenders n'est il pas une ode à l'anthroposophie de Steiner ?).
Les "nouveaux ancêtres", c'est la refondation du mythe, des contes sur la place, en somme d'une communauté future, transcendant l'ethnie et le "blut und boden", par le biais d'une "décision résolue" non plus tournée vers la mort comme celle de Heidegger, mais vers la vie...la génération...quoique ce soit finalement la même chose, non ?
Ces "nouveaux ancêtres", c'est la réponse de la "nouvelle allemagne" à Georg Trakl (poète souvent commenté par Heidegger) dans son poème "Grodeck", et à ses "descendants inengendrés" (ce poème fut écrit en 1914 sur le front, peu de temsp avant la mort de Trakl) :
"Le soir les forêts automnales résonnent d'armes de mort , les plaines dorées , les lacs bleus , sur lesquels le soleil plus lugubre roule, et la nuit enveloppe des guerriers mourants la plainte sauvage de leurs bouches brisées. Mais en silence s'amasse sur les pâtures du val, nuée rouge qu'habite un dieu en courroux, le sang versé, froid lunaire ; toutes les routes débouchent dans la pourriture noire. Sous les lambeaux dorés de la nuit et les étoiles chancelle l'ombre de la soeur à travers le bois muet....
O deuil plus fier ! autels d'airain !
La flamme brûlante de l'esprit, une douleur puissante la nourrit aujourd'hui,
les descendants inengendrés"
Ces nouveaux ancêtres, sont ce ceux que nous nous choisissons, à la place de ceux du sang et de la chair ? ou bien est ce nous , si nous le décidons ?
Mais je dois aussi dire, pour conclure, que la force inséminatrice du Verbe passe de loin celle du "sang blanc" (comme on nomme je crois le sperme ?)....
enfin conclure... je ne le puis tant que je n'aurai pas craché mon mépris contre ces "célébrations indécentes" des 20 ans de la chute du Mur...non pas que j'excuse les crimes du communisme (ou du faux communisme, si l'on veut faire plaisir aux dernières "belles âmes" )...mais le monde qui a enfanté les crises économiques de 1929, et 2008, les guerres de Yougoslavie ou les autres, a t'il vraiment le droit de condamner celui qui a érigé le Mur ?
il me faut aussi bien cracher mon mépris contre les imbéciles qui comparent ce qui n'est pas comparable : le mur de Berlin et celui de Palestine-Israel ...
dans quel but ? facile à deviner...
Et le Mur du con ? quand va t'il enfin tomber, celui là ?