Dans une université de Virginie, un étudiant sud-coréen, Cho Seung Hui, a tué 32 personnes avant de se suicider, avec deux pistolets automatiques qu'il avait acheté en toute légalité; dans une video qu'il a envoyé aux medias, il explique son geste dans un discours délirant où les références religieuses (au Christ notamment) alternent avec le ressentiment social ou sexuel ( avec une condamnation de la "débauche" et des "gosses de riches"). Il s'est aussi fait tatouer sur le corps un slogan qui intrigue les enquêteurs : "ISMAEL AX".
Bien entendu, les médias français incriminent "la violence de la société américaine", "les armes en vente libre" ; mais comme répondent les défenseurs de cette liberté fondamentale prévue par la constitution américaine depuis 2 siècles, ce sont des gens qui tuent, pas des armes. On doit aussi souligner que cette liberté constitutionelle assimile la totalité des citoyens américains au statut des anciens aristocrates de l'époque européenne pré-moderne, qui avaient le droit de porter une épée et de s'en servir pour défendre leur honneur (plutôt que leurs biens), et que, plus prosaïquement, les mêmes armes à feu ont pu servir à des femmes seules à se défendre et à éviter le viol dans le métro new-yorkais, ainsi qu'à éviter pas mal d'agressions, puisque les divers voyous y regardent à deux fois avant d'attaquer un individu isolé, ne sachant pas s'il ne va pas sortir une arme plus puissante que les leurs.
Avec ce que l'on appelle la "globalisation" et l'alignement de tous les pays dits "riches" sur le modèle anglo-saxon, c'est à la réalisation de l'Etat chrétien thématisé par Hobbes dans "Leviathan" que nous assistons: la violence toujours possible de tous contre tous y est "contrôlée" par le "voyeurisme" policier universel (les caméras londonniennes) et par la répression "soft" des instincts primaux, sexuels notamment. Et quand la répression "soft" , maternante, ne suffit plus, vient la chaise électrique...
La terrifiante équipée sauvage de ce jeune étudiant, qui rappelle celle de Richard Durn à Nanterre en 2002, est limpide comme le cristal. Le sens des mots "ISMAEL AX" est clair : Abraham engendre Itshaq, et par lui Jacob-Israel, avec son épouse "légitime" Sarah, et il engendre Ismael avec Agar la servante; Ismael mène au ressentiment arabo-musulman envers Israel l'élu, et à l'imagination fantasmatique d'un retour au véritable Abraham, "premier musulman" : un passé glorieux imaginaire pour fuir le présent insupportable. Voir aussi à propos de cette énigme sur "ISMAIL AX" :
http://www.lefigaro.fr/international/20070418.WWW000000339_mais_qui_est_ismail_ax_.html
Tout le délire du jeune Cho Seung-hui tient en un mot : ressentiment, et à ce titre il symbolise parfaitement l'unique sens de la modernité occidentale faussée et inversée qui se confond avec le "monde qui vient"....
Je dis "faussée" car le véritable Occident, dont l'assomption coîncide avec la disparition de tout "sens" à l'aventure humaine, c'est tout autre chose. L'Occident nait avec Descartes et Spinoza, après sans doute qu'il ait été conçu chez des géants de la pesnée comme Nicolas de Cuse; avec l'Occident, l'humanité en compréhension (et non en extension, hélas) dit un adieu définitif à l'enfance des fables et des contes de nourrice, et s'achemine vers la spiritualité virile de l'âge adulte, qui refuse de trembler ou d'applaudir aux vaines imaginations des mythes.
L'Occident tient tout entier dans la science moderne et la (vraie) philosophie, qui en est la couronne.
Cet Occident n'est en aucun cas de nature "ethnique" ou religieuse, si l'on s'en tient aux (fausses) religions des "dieux à noms propres", des dieux qui "choisissent" leurs peuples et leurs élus et condamnent les autres, non élus, ou "mécréants", "impurs", au feu éternel de la Géhenne.
Mais si par "religion" on entend la véritable religion, qui est la conscience intellectuelle à l'oeuvre dans la science et la philosophie, alors l'Occident se confond avec cette religion véritable et (seule) universelle, et qui seule peut permettre que le voeu de Thomas Mann à la fin de la "Montagne magique" soit exaucé, et que l'Amour puisse s'élever un jour du brasier des guerres et des tueries "au nom des dieux à noms propres".
Et cette religion là est accessible à tout homme ou femme, indépendamment de sa naissance et de son passé; comment y accéder ? c'est très facile et très difficile à la fois, là encore c'est Brunschvicg qui nous en donne l'accès le plus direct dans le premier chapitre de "De la vraie et de la fausse conversion":
"L'unique nécessaire c'est de ne pas laisser échapper le sens de la conversion véritable, c'est de pratiquer l'ascétisme du renoncement total à l'idolâtrie elle-même, de rompre, sans réserve et sans réplique, avec toutes les analogies physiques qui condamneraient Dieu à demeurer le reflet d'une image humaine, l'ombre d'une ombre".
En somme la fausse conversion c'est la conversion à une religion déterminée et à l'adoration d'un certain dieu à nom propre;la conversion véritable, c'est la conversion à la Raison, c'est à dire la concentration de l'attention à l'étude de la science et de la philosophie, considérée uniquement comme auto-éducation de la pensée à travers la science (et surtout la mathématique et la physique mathématique), selon l'acception de Brunschvicg.
La fausse conversion ne peut mener, comme l'absence de conversion, qu'au nihilisme, au désespoir et à la lutte vitale des individus, ou des peuples, pour une durée indéfinie.
Bien sûr il ne s'agit pas de brûler ou "jeter au feu", selon le voeu de Hume, tous les écrits qui ne sont pas fondés sur l'approche expérimentale et la formalisation mathématique. mais de mettre en premier ce qui est primordial: l'éducation à la pensée critique, au jugement. C'est à dire, selon nous, à la Mathesis.
Sans la conversion véritable, sans la rupture complète avec les diverses idolâtries, alors c'est l'instinct vital et ses surimpositions imaginaires qui prend le dessus. Il arrive que la jalousie et le ressentiment morbide envahissent l'esprit et n'amènent à des sursauts de violence déchainée, comme dans le cas de ce jeune étudiant sud coréen, comme chez les kamikazes marocains ou irakiens, ou même ceux qui ont perpétrés les attentats de Londres en 2005 et qui étaient anglais.