"The big Lebowski", qui date de 1996, est à mon avis, bien que les "spécialistes" ne lui accordent qu'une importance mineure (comme à "Lady killers" ), l'un des meilleurs films des frères Coen, dont j'ai déjà commenté "No country for old men" et "Burn after reading".
http://www.blogg.org/blog-69347-billet-no_country_for_old_men___joel_et_ethan_coen__-745341.html
http://sedenion.blogg.org/index.php?tag=Coen

Il saute aux yeux qu'il s'agit d'un pastiche de "The big sleep" , le fameux film noir d'Howard Hawks avec Humphrey Bogart et Lauren Baccall, qui est aussi un chef d'oeuvre, l'un des plus grands du film noir "classique", et doit sans doute cette prérogative au fait que William Faulkner a collaboré au scénario.
Mais comment peut on apprécier à la fois l'un et l'autre si le second est un pastiche , donc se "moque" un peu, à sa façon, du premier ?
Eh bien c'est tout à fait possible car ce "pastiche" a, sinon pour but, en tout cas pour effet de faire ressortir ce qui est merveilleux dans le premier film, et qui n'est rien de moins que le sens éternel de la vie humaine.
Car enfin qu'est ce qui nous passionne, dans ces histoires de détectives privés (qui ont peu à voir avec la réalité, toute prosaïque, de ce métier ) ?
Rien d'autre que ceci : voici un homme, mettons qu'il s'appelle Philip Marlowe comme le héros de Raymond Chandler incarné par Humphrey Bogart, un homme seul, qui ne trouvera aucun appui ni chez la police, ni chez les gangsters, ni même chez les victimes qu'il est payé pour défendre....
mais un homme courageux, déterminé et intelligent : bref l'HOMME! et pas celui de "Man's favorite sport", du même Howard Hawks, mais datant de 1964
ecce homo...
et ce n'est en aucune façon contradictoire avec l'humanité souffrante du Christ, qui est l'humanité par excellence, l'humanité divine...car il faudra bien un jour écrire une suite aux aventures de Phillip Marlowe, où il sera crucifié pour de bon, une histoire qui se passerait par exemple de nos jours, où la vérité est sérieusement mise à mal...
car l'humanité par excellence de l'homme, qui est sa possible divinité, a à voir avec la vérité et sa survenue sur la Terre, et par ce biais à la survenue de l'Amour, l'amour qui ne serait plus un songe de mort...
l'homme est celui par qui le scandale arrive, mais il est aussi celui par qui advient la vérité (factuelle) et la Vérité, qui est parfaite intériorité...en fait il est cela par qui tout arrive, et si le monde est tout ce qui arrive, alors l'homme est avant (logiquement parlant) le monde et condition de l'existence d'un monde commun et muni d'un bon ordre (et non d'un pur chaos de pulsions).
La Vérité nous rendra libres de toutes nos prisons : prévenez vite la police, pour la désorienter et lui enlever les "yeux" factices qu'elle possède (les indics, les caméras)!
il faudra bien finir par reconnaître que les yeux, ce sont les yeux de l'âme : les démonstrations !
aussi tout n'est il pas perdu pour la police, à condition qu'elle soit aiguillonnée par la justice, soucieuse justement de preuves et de démonstrations...disons que les deux doivent s'aiguillonner et s'aider, plutôt que s'enfoncer...car la preuve et la démonstration , c'est leur domaine commun, en théorie tout au moins !
et si les deux sont corrompues, comme chez Chandler et, parait il, certains pays occidentaux ?
alors commencez à prier, ou appelez Marlowe ! car quand un aveugle porte sur ses épaules un paralytique, il arrive qu'ils tombent tous deux dans une fosse...
tout ceci pour dire que Marlowe a à voir avec le dieu que l'on prie, vulgairement, mais surtout avec le Dieu en vérité : la vérité.
Or la Vérité, qu'est ce d'autre que la recherche de la vérité ? et ça, Marlowe, il connait, c'est son rayon !
Marlowe, le détective privé "archétypique", ce n'est donc rien d'autre que le philosophe, l'Homme de "ecce homo" : celui qui est à la recherche de la vérité, et en plus on le paye pour ça, et il se tape de temps en temps une ravissante blonde, et pas de temps en temps un verre, ou une bouteille de scotch.... la vie n'est elle pas merveilleuse ?
"- How do you like your brandy, Sir ?
- in a glass !"
bon, d'accord, il est passé à tabac, par la police "officielle" ou les hommes de mains du gangster, mais cela justifie qu'une femme superbe et au grand coeur le soigne, le panse...et plus si affinités !
pour sa tâche, qui est la recherche de la vérité, Marlowe n'a d'autres armes que son courage, son intelligence et son intégrité morale. C'est à dire son humanité. Le flingue, il méprise, en tout cas dans le "Grand sommeil", cela ne lui fait pas peur, car il sait bien que c'est bon pour les lavettes...
bon, d'accord, il aime bien l'alcool et le sexe, mais cela ne va jamais jusqu'à obscrucir son jugement...je vous l'ai dit, nous sommes dans la fiction !
"Le grand sommeil" cela fait allusion à la mort. Mais la mort peut s'entendre sur plusieurs plans : est plus mort que mort celui qui dort du grand sommeil de ses convictions non vérifiées, ou dans son confort ou son conformisme social.
La police "officielle", cela symbolise évidemment le dogmatisme des "institutions" (la science, l'Etat, l'autorité religieuse, les pseudo-sciences) : Marlowe peut collaborer avec elles, mais il garde toujours sa liberté et son franc-parler.
Voilà ce qui nous attire toujours dans ces sombres histoires...
voici un lien pour lire le roman de Chandler (en anglais) gratuitement :
http://ebooks.noctis.com.ar/archivos/Chandler,%20Raymond%20-%20Big%20Sleep,%20The.txt
et voici pour lire le scénario du film, où Faulkner a collaboré, ce qui donne une valeur pour lui même à ce document ... on notera que c'est un peu différent du film, par exemple la fin :
http://www.dailyscript.com/scripts/Big_Sleep.pdf
Maintenant passons à "Big Lebowski".... un pastiche donc...qu'est ce que font au juste les frères Coen avec ce film ?

c'est évident : ils "déconstruisent" le schéma du "Big sleep", en le situant 50 ans plus tard (le roman de Chandler se passe dans le Los angeles "provincial" de 1938, l'histoire de "The big Lebowski" dans celui de 1990 et de la guerre du Golfe).
La déconstruction, cela consiste tout simplement à reconnaître, ce que personne de bien informé ne peut manquer de faire, que la vérité a tout simplement disparu du paysage (comme d'ailleurs les valeurs de courage, d'intégrité morale, etc...quant au sexe, il est devenu entièrement pornographie, c'est à dire qu'il n'a plus rien à voir avec le sexe...quant à l'alcool, il se porte bien, merci pour lui, mais il est supplanté par la drogue, comme d'ailleurs déjà dans le roman, où déjà d'ailleurs, à la différence du film, la pornographie était plus que suggérée).
Marlowe est devenu "The dude", Jeffrey Lebowski, qui lui n'a pas pu disparaitre du paysage : il EST le paysage, il se fond entièrement avec lui. Un chômeur professionnel amateur de joints et de "White russian", un cocktail qui fait mouche (vodka, khaloua, crème et lait) et qui peut aussi s'appeler un "caucasian".
Avec ses deux potes oisifs aussi , et tout aussi incapables que lui de toute action et de toute réflexion, il n'a pour seul horizon que le bowling.
Quant au général Sternwood, il est devenu l'homonyme de Lebowski, un vieux paralytique reaganien qui monte une combine machiavélique, mais totalement stupide, pour mettre de l'argent à gauche et peut être pour causer la mort de sa jeune femme, une actrice de porno qui lui attire décidément trop d'ennuis. La combine est stupide, mais le Dude mettra quand même tout le film à s'en rendre compte... on ne s'en formalise pas car cela nous vaut des dialogues comme celui ci entre le Dude et la jeune épouse Bunny qui est dans le porno :
"-souffle !
-vous voulez que je souffle sur vos doigts de pieds ? et lui (il montre un type endormi sur un pneumatique dans la piscine, une bouteille de vodka vide flottant non loin), il ne va pas y trouver à redire ?
- oh lui il se fout de tout, c'est un nihiliste...
-ça doit être épuisant comme activité !"
mais pourquoi ce film "déconstructif" n'est il pas une destruction pure et simple ? pourquoi est il si tonique ? pourquoi, en somme, agit il pour la plus grande gloire du "Grand sommeil", si bien que les deux films se soutiennent l'un l'autre comme les deux colonnes du Temple ?
C'est que la vérité a peut être disparu du paysage (du "monde" du film, le Los angeles de 1990, tout comme d'ailleurs du Texas de 1980 qui est le "monde" de No country for old men) mais pour "réapparaître" à sa place supérieure, sa seule et vraie place : la conscience du spectateur qui "juge" les minables larves du "Big Lebowski" .
La vérité est impossible à anéantir parce que son "anéantissement" supposerait un jugement en vérité ("la Vérité n'est pas" devrait être un jugement...vrai !) ! la vérité si je mens !
voilà pourquoi ce film nous rend tellement vivants, nous aide si bien à nous "relever" des ombres du grand sommeil...vous savez ...la mort quotidienne et douce.... ce film et aussi le précédent : ils sont maintenant fondus au noir pour l'éternité !